Au début, il était un louveteau.

Les dieux le prirent avec eux, ils voulaient le connaître, peut-être l’apprivoiser. Il grandit parmi eux, mangeait à leur table. Quelques-uns l’aimaient, à leur façon. Mais il grandissait trop. Il prenait de la place parce qu’il était grand. Et plus il grandissait, plus le regard des dieux changeait. Ce n’était plus de la curiosité. C’était de la peur.

Ils forgèrent pour lui un lien, doux comme de la soie, solide comme rien. Mais Fenrir n’était pas naïf. Deux fois déjà, on lui avait présenté des chaînes comme un jeu à briser, et deux fois, il les avait rompues sans effort. Cette troisième fois, quelque chose sonnait faux.

Il posa une condition : qu’un dieu qui l’a élevé, son ami, Týr, place sa main dans sa gueule, en gage. Fenrir avait flairé l’arnaque et il avait raison. Une fois lié, il ne put plus se défaire du lien. Týr perdit sa main. Fenrir fut enchaîné dans une caverne, une épée dans la gueule, jusqu’à la fin des temps.

Il attend là. Non par résignation mais par certitude. Il sait que ce qui est enchaîné finit toujours par se libérer, au moment le moins attendu…

Fenrir est né dans la mythologie nordique, à une époque où les sociétés scandinaves vivaient dans une tension permanente entre l’ordre du cosmos et les forces qui menaçaient de le renverser. Le Ragnarök n’était pas une punition divine mais une certitude inscrite dans la structure même du monde.

Collectivement, Fenrir est né en réponse à l’angoisse de toute société devant ses propres forces incontrôlables, celles qu’elle a produites, nourries, et qui finissent par la dépasser.

Individuellement, il incarne ce que nous avons enchaîné en nous parce que ça prenait trop de place : la colère, l’ambition, le refus de se soumettre. Pas parce que ces forces étaient destructrices en elles-mêmes, mais parce qu’elles dérangeaient l’ordre familial, social, intérieur.

Dans les organisations, je vois souvent ces Fenrir enchaînés. Et parfois, comme lui, ces personnes avaient vu venir le piège : elles savaient que « cette fois, c’est différent » sonnait faux. Elles s’y sont engagées quand même, parce que refuser aurait eu, lui aussi, un coût.

Ce qui est enchaîné attend. Il sait que les liens finiront par céder : sous la forme d’une crise, d’une irruption que personne ne voit venir parce qu’on avait préféré ne pas regarder la caverne.

Qu’avez-vous enchaîné pour rester acceptable, et depuis combien de temps ça tire sur les liens ?