Elle n’est pas pressée.
Elle erre dans le désert depuis toujours. Ses pieds connaissent chaque pierre, ses mains chaque creux de roche. Elle ne cherche pas de la même façon que les autres cherchent. Elle ne manque pas, ne s’affole pas. Elle ramasse.
Un os. Puis un autre. Puis un autre encore. Les fracturés, les blanchis par le soleil, ceux que les charognards ont laissés parce qu’ils ne valaient plus rien. Elle les rapporte dans sa grotte. Les dispose. Les regarde longtemps, en silence, comme quelqu’un qui remet de l’ordre dans une mémoire.
Et puis elle chante.
Pas fort. Juste juste. Un son qui vient de plus bas que la gorge, de quelque chose d’antérieur au langage. Et sous ce chant, les os bougent. Se cherchent. S’assemblent. La chair revient, puis le souffle, puis les yeux, et le loup se lève et part en courant, sans se retourner.
La Loba ne le retient pas. Ce n’est pas pour elle qu’elle travaille.
Cette figure est née dans les déserts du Mexique et du Sud-Ouest américain, portée par des femmes qui transmettaient oralement une vérité que leurs sociétés ne pouvaient pas formuler autrement : que certaines choses essentielles se perdent en chemin, et que les retrouver est un travail sacré.
Collectivement, La Loba est née en réponse à toutes les cultures qui ont exigé des êtres humains, et des femmes en particulier, qu’ils abandonnent une part d’eux-mêmes pour être acceptables. La part sauvage, instinctive, incontrôlable. Celle qui prend trop de place, qui fait trop de bruit, qui ne rentre pas dans les formes prescrites. Elle est la gardienne de ce qui a été sacrifié à l’ordre social.
Individuellement, elle apparaît dans ces moments de vie où on sent confusément qu’on a laissé quelque chose derrière, sans toujours savoir quoi, ni où, ni quand. Cette énergie vitale qui manque sans qu’on puisse lui donner un nom. Cette impression d’avoir été entier autrefois, et de fonctionner depuis en amputation.
Dans mon travail auprès de dirigeants, d’équipes, de personnes en accompagnement individuel, je retrouve cette figure constamment. Sous des formes différentes : le talent mis de côté pour rentrer dans un rôle, la sensibilité étouffée pour paraître solide, l’intuition ignorée parce qu’elle ne se justifie pas avec des chiffres.
La Loba sait où sont ces os.
Elle les a déjà ramassés. Elle attend seulement qu’on vienne chanter avec elle.
Qu’avez-vous laissé dans le désert, et depuis combien de temps vous manque-t-il ?